Les caméras-piéton se sont-elles retournées contre nous ?

Alors que les caméras-piétons arrivent en France depuis 2017, comme ici à Toulouse, pour équiper polices municipales et nationales, lors de missions de maintien de l’ordre ou de simples contrôles, elles sont présentes depuis 2015 aux États-Unis. Sont-elles réellement utiles ? Des risques existent-ils au niveau des données privées ? S’agit-il d’un énième business juteux comme la vidéosurveillance, qui en plus s’avère quasiment inefficace ? (Livre de Laurent Muchielli : Vous êtes filmés!) Début 2020, le Canard enchainé fait même part du mauvais fonctionnement de ces caméras-piétons, ayant couté 2.3 millions d’euros.

Traduction de l’article Did Body Cameras Backfire? Paru le 2 novembre 2019 et écrit par Sidney Fussel dans Nextgov, média américain traitant de l’actualité des nouvelles technologies.

Les caméras-piétons étaient supposées corriger les failles d’un système. Qu’en est-il réellement ?

            En 2014, quand l’agent de police Darren Wilson a tiré sur un adolescent noir non-armé nommé Michael Brown dans une rue de Ferguson (Missouri), la brutalité policière a été projetée au centre du discours national sur les questions raciales. Les forces de l’ordre doivent être tenues à une plus grande transparence, ont fait valoir les militants, et les caméras-piétons sont devenues le l’outil correctif préféré proposé par l’État. Le Département de la Justice sous l’administration d’Obama a offert plus de 23 millions de dollars en subversions pour l’achat de ces caméras en 2015, l’année qui suivit la mort de Brown, et d’autres 20 millions de dollars en 2016. La candidate aux élections présidentielles Hillary Clinton a réclamé par la suite que les caméras-piétons soient rendues obligatoires dans tout le pays. En 2018, un juge new-yorkais réclama pour sa part que tous les officiers de la NYPD (New York Police Department) en portent, dans le cadre des efforts visant à mettre fin aux tactiques d’« interpellation et de fouille ». L’avenir du maintien de l’ordre, semble-t-il, était arrivé.

            Moins de cinq ans plus tard, cependant, ce mouvement s’est amoindri. Les caméras seraient tombées ; les données auraient été effacées ou mal étiquetées. Un rapport publié en 2018 a révélé que la plupart des images filmées par des caméras-piétons lors de fusillades mortelles n’ont jamais vu la lumière du jour. En juin de la même année, la police de New York avait un retard de traitement de près de 800 demandes d’enregistrement de séquences.

            Aujourd’hui, certain.e.s partisan.e.s souhaitant réformer l’institution policière soutiennent que les progrès technologiques récents dont sont dotés ces caméras sont de plus en plus utilisées non pas pour surveiller la police, mais pour surveiller le public. Le téléchargement d’image en réseaux – via le Cloud par exemple – permet à la police de stocker des photos et vidéos en plus grande quantité et de les garder plus longtemps à disposition. La reconnaissance d’objet permet aussi aux officiers de repérer rapidement des détails d’intérêt (un sac à dos rouge par exemple) dans des heures de prises de vue. Et avec la diffusion en direct, les policiers sont à même de transmettre tout ce qu’ils voient à leurs supérieurs, quasi instantanément.

            La reconnaissance faciale, quant à elle – autrefois grossière, lente et sujette à nombre d’erreurs-, peut maintenant théoriquement transformer n’importe quelle caméra embarquée portait par un officier en un appareil de surveillance sophistiqué, qui identifient en temps réel les passant.e.s. La Californie a banni cette technologie sur les caméras-piétons cette années, après que des groupes de militant.e.s pour les libertés individuelles se soient mobilisés pour que les forces de l’ordre ne puissent pas utiliser la reconnaissance faciale dans les villes telles que San Francisco et Oakland. Le ACLU (l’Union Américaine pour les Libertés Civiles) a salué la loi d’avoir empêché les caméras-piétons de « se transformer en dispositifs de surveillance itinérants qui traquent nos visages, nos voix, et même la singularité de notre marche. »

            Aujourd’hui, les militant.e.s prônant une surveillance de la police sont en désaccord avec les militant.e.s pour la protection de la vie privée, qui s’inquiètent d’un filet inévitable qui fait courir à quiconque le risque d’être analysé.e, identifié.e et comparé.e à des bases de données criminelles ou de l’immigration, le tout sans mandat ou même sans être soupçonné.e d’avoir commis un crime.

            « De notre point de vue, les caméras-portatives sont des biens positifs et sans conséquences néfastes. Mais du point de vue des Défenseurs des droits, il s’agit d’une situation bien plus complexe », a déclaré Jonathan Darche, Directeur exécutif de la Commission de recours en matière de droits civiques (CCRB), qui enquête sur des fautes professionnelles présumées déposées à l’encontre d’agents du NYPD (New York Police Department). « [Ces caméras] nous permettent d’être informés de ce qu’il se passe lors de n’importe quel incident particulier, bien plus souvent que lorsque nous ne bénéficions pas de ces enregistrements. Grâce à elles, nous sommes capables de déterminer s’il y a eu un manque de courtoisie de la part d’un agent, ou bien s’il y a eu utilisation d’une menace disproportionnée, ce qui a été un véritable changement pour notre Commission. »

            L’un des objectifs principaux du CCRB est une responsabilisation de la police. Quand une personne porte une accusation à l’encontre d’un agent de police concernant une faute professionnelle, la commission enquête en examiner les rapports médicaux, les preuves de vidéos surveillance, et en interrogeant le ou la plaignant.e, l’agent concerné, et de potentiels témoins. Les caméras de surveillance publiques peuvent être de mauvaises résolutions et ont rarement de son, ce qui peut être crucial quand une personne dénonce d’un harcèlement ou d’une menace verbale. Les passant.e.s filment généralement la scène qu’après avoir remarqué que quelque chose n’allait pas, ne témoignant pas d’une mise en contexte qui peut s’avérer utile. A l’inverse, les caméras-piétons enregistrent automatiquement les images des 30 secondes qui précèdent le moment où l’agent appuie sur « enregistrer », une avancée qui, selon Darche, a fait toute la différence dans les enquêtes. « Nous sommes en mesure de voir ce qui est arrivé avant même que les personnes ne réalisent que l’incident nécessitait d’être enregistré » affirme-t-il.

            « Prenons l’affaire Eric Garner » propose Kesi Foster, organisateur de Make the Road New York, qui se travaille sur les droits des migrant.e.s et la responsabilité de la police en cette matière. « Tout le monde a vu ce qu’il s’était passé dans cette vidéo » dit-il, faisant référence à une vidéos devenue virale sur les réseaux sociaux d’un agent du NYPD, Daniel Pantaleo, qui a étranglé Garner lors d’une intervention policière, provoquant sa mort. « Et il a tout de même fallu cinq ans d’organisation et de pressions communautaire pour qu’un seul agent soit tenu responsable de ses actions ».

            Qui plus est, certain.e.s s’inquiètent de l’utilisation de caméras-piétons pour surveiller les citoyens. Plus tôt ce mois-ci, l’Electronic Frontier Foundation, une ONG de protection des libertés sur internet, a publié une demande d’information (RFI) des Douanes et de la protection des frontières (CBP) révélant son intérêt pour les caméras-piétons équipées de reconnaissance faciale. Ces caméras pourraient comparé le visage d’une personne à des photos déjà existantes stockées dans une base de données – par exemple avec des photos de carte d’identité ou du permis de conduire-, en temps réel, permettant, par exemple, un officier du CBP de pouvoir confirmer quasi-instantanément l’identité d’une personne, seulement en scannant son visage alors qu’il passe à côté (l’Utah, l’État de Washington et le Vermont ont déjà rapporté que des agents de l’Immigration avaient accès aux données et aux photos du DMV, l’organisme chargé de l’enregistrement des véhicules et des permis de conduire dans chaque état). Le développement de l’existence d’outils de reconnaissance faciale dans les lieux publics place tout le monde dans le risque d’être analysé.e – ce qui pourrait avoir un énorme effet de dissuasion sur les sans-papiers vivant dans des ghettos près des frontières quotidiennement patrouillés par le CBP.

            Les bases de données biométriques telles que celles du CBP, sont aussi convoitées par des hackers qui pourraient revendre les informations ayant de la valeur sur le « dark web ». En mars, le CBP avait annoncé que des hackers avaient piraté des milliers de photos de carte d’identité de voyageur.se.s, ainsi que des images de plaque d’immatriculation d’un sous-traitant. Si les bases de données du CBP s’étendent pour un jour inclure des images générées par ce projet de caméras-piétons, elles rendraient d’autant plus vulnérables de plus en plus de monde à des failles de sécurité.

            Le rapport de l’EFF donne une première indication de la volonté d’une agence fédérale d’intégrer la technologie de reconnaissance faciale à ses caméras-piétons. Il n’y a pas de calendrier quant à l’adoption par le CBP de caméras corporelles en étant équipées et rien n’indique si une entreprise a répondu à la demande de renseignements.

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