Commencer à poser les questions : Quelques réflexions sur l’horizon politique en France

Photo d’en-tête : ValK. lors du procès de 2 personnes inculpées pour violences aggravées pour jet de farine contre la maire de Nantes (communiqué). Retrouvez ValK. sur Twitter et Flickr.

Depuis une décennie, la nécessité d’un soulèvement généralisé se fait de plus en plus limpide et évidente. Partout, on se soulève. Des révolutions arabes aux émeutes à Hong-Kong et au Chili, des luttes autochtones dans les forêts canadiennes aux affrontements pour les ZAD européennes, du mouvement Black Lives Matter aux États-Unis à l’embrasement des quartiers au sons des justice et vérité pour Adama et les autres, des Gilets jaunes aux manifestations monstres à Alger. Partout, on se soulève.

Ces cinq dernières années, les choses se sont accélérées. Les mouvements sociaux s’enchaînent, se propagent à toutes les sphères de notre quotidien. On lutte au taf. On lutte au lycée, à la fac, sur nos lieux de vie, sur nos lieux de lutte. On lutte pour des droits, on lutte contre des lois, on lutte pour le climat, contre les fafs, les machos et les keufs. C’est comme si, année après année, le fameux retour à la normale semblait de moins en moins possible. Les taux d’abstentionnisme explosent à chaque élection, même quand il faut faire barrage aux extrêmes-droites. On sait que l’on verra revenir, chaque printemps et chaque hiver, les défilés des même travailleur.se.s en colère. On voit fleurir, jour après jour, de nouvelles attaques et de nouvelles insultes contre les flics, des nouvelles dénonciations des violences étatiques.

L’emprise du capitalisme sur l’ensemble de nos vies est évidente. Plus personne ne peut cacher son influence sur la manière dont nous menons nos existences, sur la manière dont nous rêvons, dont nous évoluons, dont nous avançons ou dont nous échouons. Paradoxalement, il nous est difficile de mettre au jour tout ce que la domination capitaliste implique dans nos rapports sociaux, mais c’est aussi dans cette globalité là que nous voyons apparaître le point de non retour. Le libéralisme ne fait plus illusion. Ces dernières années, nous voyons bien que les luttes localisées et corporatistes sont de moins en moins pertinentes, quand elles ne sont pas carrément excluantes, car elles ne sont pas à même d’expliquer et de combattre ce qui nous cause tant de maux. De chaque étincelle qui provoque un mouvement social émerge un incendie qui veut embraser toutes les sphères de nos existences. En ayant vécu les derniers mouvements en date – la Loi Travail, les occupations de facs, les Gilets jaunes -, qui n’a pas déjà ressenti ce sentiment quoi qu’un peu bateau, qui nous dit que rien ne sera plus comme avant ? Non pas parce que ces mouvements auront bouleversé les mesures politiques qui les ont déclenchés, mais parce qu’au fond de nous, et dans l’effusion collective à travers laquelle nous avons vécu cela, on sait que ça aura changé quelque chose. La manière de nous percevoir, collectivement et individuellement, la manière de percevoir le politique, le monde. C’est simple, mais ce sont ces conjonctures qui marquent le contexte social et politique dans lequel le monde se trouve actuellement, et qui expliquent, entre autre, que partout, on se soulève.

« Voilà pourquoi, le monde, partout, se soulève. C’est que les vagues de nos désirs d’émancipation jaillissement du fond, et viennent, sans logique apparente, soulever les surfaces. » Désirer désobéir. Ce qui nous soulève, George Didi-Huberman.

Pourtant, si dernièrement, en France avec le mouvement des Gilets jaunes notamment, nous nous sommes cru-e-s presque inatteignables (et ingouvernables), ces soulèvements s’accompagnent de vagues d’opposition dont la force et la répression se durcissent elles-aussi. Cette impression de gueule de bois, quand nos espoirs récents s’estompent, laissant place à une aigreur qui nous prend au corps. La réponse de l’État aux Gilets jaunes a été dure et éprouvante, on le sait, et le niveau de répression qui a été franchi, tant par la banalisation des violences policières que dans l’importance croissante du système judiciaire et carcéral dans la répression politique de ce mouvement, nous a laissé à tou.te.s un goût amer duquel il est difficile de se défaire. Pourtant, cette répression n’a pas empêché de voir persévérer les Gilets jaunes dans la rue chaque samedi, pendant plus d’un an. Il convient néanmoins de souligner que cette répression, tant policière que juridique, est bien connue depuis des dizaines d’années dans les quartiers populaires, couplée au racisme de l’État et de ses représentants. Cette répression s’est déplacée des périphéries vers le centre-ville comme le note le sociologue Fabien Jobard, à l’exception des ZAD qui subissent aussi de telles violences.

Le confinement, face à l’épidémie du coronavirus, a coupé net les élans révolutionnaires. La paralysie créée par le confinement a permis de laisser plus de marge au gouvernement dans sa contre-offensive sécuritaire. Il est assez effrayant de penser aux mesures de surveillance qui ont été expérimentées alors. De même lorsque l’on pense aux lois qui ont été votées. L’ensemble de la loi Sécurité Globale à la pénalisation de l’occupation des bâtiments universitaires dans la loi sur la Recherche et l’Enseignement Supérieur viennent durcir et cristalliser un système répressif déjà bien rodé. Bien qu’alarmantes, ces lois ne font que légaliser des pratiques et des discours déjà existants. Si elles ne changent rien au rapport de force global déjà asymétrique, elles empêchent des recours qui marginalement permettaient encore de gagner des luttes locales comme lors du blocus contre la fusion à la fac du Mirail en 2018.

À cette soudaine apathie, s’ajoute la recrudescence d’actes à caractère raciste dus à l’organisation croissante des forces fascistes et la diffusion de leurs idées au sein de larges pans de la société française ces deux dernières décennies. Force est de constater que la mise à mal des groupes d’extrême-droite dans les manifs de Gilets jaunes ne les empêche pas aujourd’hui de se relever sans difficulté. Islamophobe (à droite comme à gauche), cortèges de fafs à LMPT, actions de Génération identitaires lors de manifs antiracistes, attaques répétées contre des mosquées et magasins halal, terroriste de Génération identitaire à Avignon que les médias se sont bien gardés de divulguer. Il est maintenant nécessaire de réaliser qu’en seulement quelques mois, la situation a changé et nous sommes rentré.e.s dans une période nouvelle, autre que celle que l’on a pu vivre depuis 2016.

Il nous paraît difficile de conclure. Nous n’avons pas de solution miracle à présenter, mais plutôt une invitation à discuter, à prendre le temps de repenser collectivement nos luttes. Prendre conscience de notre situation actuelle, de nos forces, de nos faiblesses, pour dessiner un nouveau point de départ auquel se raccrocher. On se demande aussi quelles modalités d’actions ont encore du sens dans tout ça, s’il ne faudrait pas les repenser. Prendre la rue, nous savons et nous avons su le faire. Mais quelles actions face aux fascistes, protégés par les forces de l’ordre quand ils n’en font pas directement partis ? Comment combattre et nous protéger de leurs attaques ? Que faire de la propagation de leurs idées, et de celles de l’État ? Comment diffuser nos idées, nos organisations et nos pratiques ? Quelles sont-elles d’ailleurs ? La nécessité d’une offensive à la fois active et réactive semble pressante. Celle de repenser les mondes que nous voulons opposer aux fascistes aussi.       

L’élection présidentielle de 2022 approche plus vite qu’on ne peut l’imaginer : les partis politiques sont déjà dans les starting-blocks. Nous ne nous faisons pas d’illusion quant à la forte possibilité d’une victoire fasciste. Nous n’attendons plus rien de ce spectacle médiatico-politique, duquel l’autoritarisme en sortira toujours vainqueur, peu importe sa tendance. L’État autoritaire est déjà en place de toute manière. Ce n’est pas un désaveu, mais un constat. Alors, plutôt que de se leurrer dans l’espérance – paradoxalement paralysante – d’un « grand soir » ou de s’illusionner sur l’éventualité d’un « sursaut démocratique », nous pouvons simplement perpétuer nos existences et nos luttes aux niveaux que nous maîtrisons et dans les lieux que nous traversons. À travers nos subjectivités, nous tissons des réseaux de solidarités et d’amitiés, à différentes échelles. Ces liens nous relient et nous rassemblent : lors de l’évacuation d’un squat, d’une ZAD ou d’une fac, à une soirée de soutien à des inculpé-e-s d’un mouvement social ou lors d’une manif déter contre les frontières. Si déjà nous arrivons à combattre les oppressions et à aider et soutenir celleux qui ont et auront besoin aux échelles que nous connaissons, ce sera un pas de plus vers la société que nous voulons.

Prendre le temps de repenser tout cela et agir, dans le réel.

« L’insurrection seule, il est vrai, n’apporte pas de réponses, elle commence seulement à poser les questions. Le sujet n’est plus alors : agir progressivement ou de manière aventureuse. Le sujet devient : agir ou rêver de le faire. » À couteaux tirés

À l’abordage !

Manifestation contre la loi « Sécurité Globale » à Toulouse

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