Une histoire populaire de Toulouse (1/3)

Syndicalisme, anarchisme et féminisme à la fin du XIXe siècle dans la ville rose

En 1871, la répression violente de la Commune de Paris par les Versaillais dénombre des milliers de mort.e.s. Le champ politique et militant de la fin du XIXe siècle est profondément marqué par la fin tragique de cet événement. Les figures communardes sont dispersées dans le monde, exilées dans les pays frontaliers, ou déportées dans les colonies, comme ce fut le cas pour Louise Michel. Pourtant, malgré un souvenir encore brûlant de ce que fut la Commune et la violence de la République envers elle, la décennie suivante est rythmée par des grèves imposantes et la structuration, au fil des années, d’une nouvelle opposition politique. Si à Toulouse le vent de révolte de la Commune aura soufflé sur la ville seulement deux jours (voir l’article d’Actu Toulouse), la ville rose voit tout de même ses activités militantes se renforcer, et une vie ouvrière fleurir dès les années 1880.

Première partie : Organisation du mouvement ouvrier à Toulouse et création de la Bourse du travail

Pour se remettre de la Commune de Paris, le gouvernement français de la fin du XIXe siècle mise tout sur la réputation industrielle et moderne de la France, qui devient le nouveau credo du pays. À Paris, les Expositions universelles qui s’enchaînent dans la seconde moitié du XIXe siècle sont des événements opportuns pour témoigner de la modernité et de la grandeur industrielle de la France. Et qui dit industrie dit travail, qui deviennent alors les deux préoccupations principales du gouvernementales de l’époque. En réaction aux choix du gouvernement, le mouvement ouvrier, qui a pourtant beaucoup souffert de la Semaine sanglante, s’organise. En 1879, une Assemblée générale vote à Toulouse la création de la première Union des Syndicats de la ville, qui rassemble dès sa première année des délégués de 36 corporations différentes. L’Union est installée au 10 bis Allées Lafayette (Allées Jean Jaurès), puis déménage rue Constantine (rue Gabriel Péri aujourd’hui)1. Cet effort se pérennise lorsque est votée en 1884 la loi Waldeck-Rousseau relative à la création des syndicats professionnels, qui légalise donc l’existence des syndicats ouvriers, interdits depuis la Révolution française (et oui, la Révolution mise tout sur le principe de république une et indivisible, et interdit donc l’existence de tout mouvement corporatiste). Comme le précise cependant un membre du groupe toulousain Action Syndicale, une groupe aux tendances libertaires, cette loi est une manière pour le gouvernement d’encadrer des pratiques politiques déjà existantes et qui échappe à son contrôle2. En tout cas, ce mouvement amorcé en 1879 est suivi au cours des années 1880 par d’importantes grèves. Dans le Midi, on pense par exemple aux grèves des mineurs de Carmaux, qui éclatent en 1882, desquelles émerge le premier syndicat de mineurs de la ville, et à une multitude d’autres grèves moins imposantes.

En 1890, la Bourse du travail de Toulouse est créée par l’Union des Syndicats et s’installe en accord avec la municipalité au 5 rue des Couteliers. Ce sont alors 41 syndicats ouvriers qui composent l’Union des Syndicats, et qui passent au nombre de 60, un an après, sur la liste de recensement de l’Union. Sculpteurs, cordonniers, typographes ou chapeliers sont à présent tous représentés au sein d’un même espace et d’un même conseil d’administration. La forte augmentation du nombre de syndicats inscrit à l’US entre 1890 et 1891, témoigne de l’importance que prend la Bourse du travail dès sa création dans le milieu ouvrier toulousain. D’ailleurs, les locaux installés rue des Couteliers deviennent vite trop étroits pour les syndicats, qui inaugurent le 17 juillet 1892 la seconde Bourse du travail de Toulouse, qui prend place en face de la Basilique, place Saint-Sernin. Ce sont quelques 3000 ouvrier.e.s de la ville qui se déplacent pour le discours d’ouverture du nouveau bâtiment, présenté par Jean Jaurès3.

Photo d’inauguration de la Bourse du travail de Toulouse en 1892

Trois ans après l’inauguration de la nouvelle Bourse, la création de la CGT lors du Congrès de Limoges renforce à l’échelle de Toulouse les liens entre les différents syndicats de la ville. Désormais, tous sont adhérents de la CGT, et répondent aux mêmes règles définies nationalement, qui n’empêchent par de fortes divergences politiques. À Toulouse, ce sont deux journaux de la Bourse qui rapportent mensuellement les actualités militantes et ouvrières de la ville, et qui ont chacun des lignes politiques et éditoriales bien différentes : l’Émancipation d’une part, est le bulletin officiel de la Bourse du travail et l’organe officiel de propagande de la CGT à Toulouse, et l’Action Syndicale d’autre part, revendique son attachement à l’action directe et à la pensée libertaire. Hop, un extrait de l’introduction de ce dernier :

« L’Action syndicale, organe des Syndicalistes révolutionnaires, d’adresse à tous les travailleurs organisés économiquement. Elle se place sur le terrain de la lutte de classes et combattra tous les exploiteurs, sous quelque aspect qu’ils se présentent : économique, politique, moral.
L’Action syndicale luttera :
1° Au point de vue économique, contre le capital, jusqu’à l’abolition du salariat et la mise en commun de tous les moyens de production. Elle signalera les abus, vexations, les crimes, dont sont quotidiennement victimes les salariés des deux sexes et entretiendra l’agitation contre le patronat par l’Action directe (grève, boycottage, sabotage, etc.) ;
2° Au point de vue politique, L’Action syndicale considère comme seule efficace la lutte hors le Parlement. Elle mettra en évidence la contradiction constante entre les paroles et les actes de nos représentants, leur solidarité dans toute action contre le prolétariat. 
»4

Bien que les deux journaux assument leur appartenance à la CGT, des divergences politiques évidentes témoignent de la pluralité politique et ouvrière à Toulouse. D’ailleurs, les deux groupes, bien qu’ils s’organisent tous deux à la Bourse du travail, n’hésites pas à afficher leurs critiques l’un envers l’autre. Par exemple, en novembre 1905, alors que s’apprêtent à se tenir les élections du nouveau secrétaire général de la Bourse du travail, le groupe Action Syndicale publie un article critiquant les manœuvres politiques mises en place par ceux qui veulent rester à la tête de la Bourse. Ainsi, ce grand ensemble et lieux de lutte central à Toulouse pour le mouvement ouvrier de la ville, malgré les efforts d’unions locales et nationales, se développe dans un contexte politique où le socialisme est divisé en plusieurs courants, dont la fréquentation dans le quotidien de lutte génère des tensions.

Deuxième partie : Militer à Toulouse en 1900 : actions, services, représentation et répression.
Troisième partie : Le travail gratuit des femmes et leur non-représentation dans les milieux ouvriers

Bibliographie :

Photo d’en-tête : Grève des travailleurs des Mines d’Albi à Cagnac, 1908, Archives départementales de la Haute-Garonne

1. Baghi Pierre, L’histoire du mouvement ouvrier en Haute-Garonne, Paris, VO Éditions, Institut CGT d’Histoire Sociale, 1995, p. 17.

2. « Lorsque les bourgeois qui nous dirigent votèrent le 21 mars 1884 la loi sur les Syndicats, ils ne le firent que contraints et forcés, et leur rôle se borna à enregistrer et légaliser ce que la classe ouvrière avant fait malgré eux. […] Cette loi sur les Syndicats, loi très mesurée, entourée de toutes sortes de précautions, avait pour but de faire croire aux travailleurs que la république bourgeoise allait enfin faire quelque chose pour eux. » dans A. Fages, « Le Syndicat », L’Action Syndicale, n°9, 15/08/1905.

3. Anonyme, « Chronique locale : l’inauguration de la nouvelle Bourse du travail », La Dépêche, 18/07/1892.

4. Groupe d’Action Syndicale, « Déclaration », l’Action Syndicale, n°1, 15/12/1904.

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