Une histoire populaire de Toulouse (2/3)

Syndicalisme, anarchisme et féminisme à la fin du XIXe siècle dans la ville rose

Première partie : Organisation du mouvement ouvrier à Toulouse et création de la Bourse du travail

Deuxième partie : Militer à Toulouse en 1900 : actions, services, représentation et répression

Dès sa création en 1890, la Bourse du travail de Toulouse se dote de différents services visant à agir directement sur le quotidien des ouvrier.e.s. La Bourse du travail se veut un lieu à la fois d’organisation de la classe ouvrière, mais aussi un lieu d’aide et de solidarité face à toutes les situations difficiles auxquelles peuvent faire face les travailleur.se.s de la ville. Dès la première année, les syndicats de l’Union mettent en place des bureaux de placements gratuits à l’attention « des travailleurs des deux sexes » (des sortes de Pôles emploi d’antan). L’Émancipation rapporte en janvier 1907 un taux de placement de 88,6 % pour les femmes (3480 demandes, 3086 placements), et 70 % pour les hommes (1520 demandes, 1064 placements)1. On peut noter aussi la forte demande du côté des femmes, trois fois plus importantes que pour les hommes, et qui connaît de meilleurs taux de placement. On trouve aussi à la Bourse du travail une caisses de chômage, mais aussi un pavillon médical et chirurgical pour les accidenté.e.s du travail, un groupe de défense juridique qui organise des permanences gratuites (l’ancêtre de la def co!), et un groupe de défense ouvrière au conseil des prud’hommes et de l’inspection du travail. À ces groupes de défense et de solidarité s’ajoute tout un réseau visant à l’instruction des classes prolétaires. Dès 1890, la Bourse crée une bibliothèque, une université populaire et des formations professionnelles, accessibles aux ouvriers et ouvrières adhérent.e.s CGT. Les formations professionnelles sont l’activité principales de la Bourse du travail : en 1906, ce sont plus de 400 ouvrier.e.s qui y suivent une formation2 ! La Bourse du travail est ainsi habilitée à délivrer des diplômes, permettant aux travailleur.se.s n’ayant pas pu suivre d’études de trouver à la Bourse les formations nécessaires à l’obtention d’un emploi.

En dehors des services proposés à la Bourse en elle-même, les ouvrier.e.s toulousain.e.s mettent en place d’autres lieux visant à renforcer la solidarité de la classe ouvrière et à faciliter leur vie au quotidien. À ce titre, le 15 octobre 1907 au 32 rue des Lois est inauguré à Toulouse la coopérative La Semeuse, qui a pour vocation d’offrir au prolétariat toulousain des produits alimentaires de bonnes qualité à moindre coût3. À l’occasion de cette ouverture, le journal de la Bourse du travail rappelle qu’il existe dix coopératives ouvrières à Toulouse en 1907 : huit coopératives de production (deux imprimeries, une fabrique de malles, une fabrique de meubles, une coopérative de peintres en bâtiment et une fabrique de chaussures) et deux coopératives de consommation, dont La Semeuse.

Revenons-en à la Bourse du travail. En dehors des services proposés aux ouvrier.e.s de la ville, la Bourse du travail est aussi un lieu d’organisation politique. En 1905, après que fut décidé la revendication de la journée de 8 heures pour le 1er Mai 1906 par le XIVe Congrès National Corporatif de la CGT, l’Action Syndicale publie un plan d’action de propagande, et recherche de nouveaux membres pour participer à la création de manifestes et d’affiches, et l’organisation de réunions publiques. À partir de cette date, le journal comporte chaque mois un appel à la mobilisation pour le 1er mai de l’année suivante. En 1907, les membres de la Bourse du travail reviennent dans un article publié dans l’Émancipation, sur l’efficacité des groupes de propagande de cette dernière année à Toulouse, notamment leur communication autours de la nouvelle loi sur les conseils des prud’hommes. S’il est attribué un rôle central à la propagande dans le milieu syndical toulousain, c’est qu’elle permet de rendre compte aux ouvrier.e.s à la fois de leurs droits, de l’actualité politique les concernant, des services qui sont mis en place pour elleux à la Bourse du travail, mais elle est aussi un point d’appui pour mobiliser les foules lors des actions et événements divers organisés par la Bourse.

Ainsi, les membres de la Bourse du travail se félicitent-ils des « trois milles travailleurs, hommes et femmes », qui ont assisté aux réunions et à la manifestation organisée à l’occasion du 1er mai 19074. En octobre de la même année, un deuxième article intitulé « La propagande à Toulouse » est publié dans l’Émancipation. Il rapporte cette fois-ci l’affichage « de grandes affiches doubles colombier apposées en grande quantité, courant septembre, sur les murs de la ville, dans les faubourgs et la banlieue ». Ces affiches, « présentaient l’exposé du syndicalisme à la population ouvrière au grand dam du bourgeois scandalisé de voir s’étaler sous son nez le programme syndicaliste révolutionnaire »5.

La propagande réalisée autours des actions prévues par les syndicats de Toulouse nous mène à explorer la nature de ces actions. On peut relever deux types d’actions différentes : les manifestations festives par et pour la classe ouvrière (le 1er Mai, l’ouverture de coopératives ouvrières, l’inauguration de la Bourse du travail, etc), et les actions directes visant directement les adversaires politiques des ouvrier.e.s. Le 3 juin 1905 était ainsi organisé à l’appel de l’Union des Syndicats un meeting de protestation contre la venue du roi d’Espagne en France1. Ce rassemblement s’opposait à l’arrestation de Charles Malato par le gouvernement espagnol, ancien communard et militant anarchiste français2. En 1907, deux nouvelles manifestations sont appelées par l’Union des Syndicats contre la venue du roi d’Espagne à l’occasion des fêtes franco-espagnoles de Toulouse. Ces manifestations font suite à l’arrestation de Francisco Ferrer à Barcelone, menacé de peine de mort. L’Émancipation rapporte la présence de plusieurs centaines de personnes au rassemblement3.

Le 17 avril 1905 survient, à quelques centaines de kilomètres de Toulouse, le drame de Limoges. Dans un contexte de fortes tensions opposant grévistes ouvriers et préfecture, une manifestation éclate, malgré la fermeture forcée de la Bourse du travail de la ville, afin de réclamer la libération de quelques ouvriers arrêtés lors de la manifestation de la veille. Alors, « une troupe de cavaliers charge la foule. Des barricades sont dressées, un tramway est renversé. Les ouvriers se réfugient dans le jardin d’Orsay. Sous le jeu de divers projectiles, la troupe ouvre le feu et évacue le jardin. L’assaut fait plusieurs blessés et un mort, Camille Vardelle, dix-neuf ans »4. À la suite de ce drame, les ouvrier.e.s des autres villes françaises manifestent contre la violence de l’État à l’égard de la classe ouvrière. À la fin de l’été 1905, alors que des membres du gouvernement sont invités à Toulouse, l’Union des Syndicats, rejoint par des ouvrier.e.s de toute la ville, viennent accueillir le ministre Berteaux5 au cris de « Limoges ! Limoges ! »6. Suite à ces quelques clameurs, les militant.e.s d’Action Syndicale rapportent que sur ordre d’un commissaire de police, la foule fut chargée et quelques camarades arrêtés, ainsi que « quelques spectateurs qui protestaient contre les brutalités policières ». Cet événement fait échos à nombreux d’autres dans les pages d’Action Syndicale, comme celles d’autres journaux. Quelques années plus tôt, c’était Jean Jaurès qui s’indignait de la brutalité avec laquelle les grévistes de Carmaux (dans le Tarn) furent dispersés par les soldats durant une manifestation7. Si manifester s’accompagnait de répression physique, les journaux témoignent aussi de la dure répression juridique subit par les militant.e.s. Le journal l’Action Syndicale aborde ainsi en juillet 1905 le problème des lois scélérates8, qui les contraignent à une forme de censure, notamment lorsqu’il s’agit de rapporter des débats ayant pu avoir lieu à la Bourse du travail9. (sur les lois scélérates voir Ennemis d’État, Raphaël Kempf)

Parlant de répression, celle-ci ne s’abat évidemment pas uniquement sur les ouvriers, mais aussi sur d’autres parties de la population, dont les travailleuses du sexe. En Janvier 1905, un article de l’Action Syndicale rapporte « l’arrestation en masse » de prostituées la veille à Toulouse :

« C’était un des derniers jours de décembre ; une soirée obscure, froide et brumeuse ; toute la gent policière toulousaine, sous les ordre d’une trois galons, le sifflet à la bouche, occupait les points obscurs des allées Lafayette, boulevards et autres rues diverses. Je supposais déjà que cette mobilisation de la force publique était destinée à la répression de manifestations grévistes, lorsque l’arrivée de cinq ou six agents, escortant et brutalisant une femme, me dissuada de mon idée première. C’était une rafle. Une rafle, c’est-à-dire une arrestation en masse, sur la voie, publique, au petit bonheur, des professionnelles de l’amour qui, dès la nuit tombante, s’en vont, selon l’expression de Bruant, sur le bitume à la conquête de leur pain. »10

La gare de Toulouse Matabiau, mise en service en 1856, participe à la transformation urbaine et sociale de la ville au XIXe siècle. Dès lors, les quartiers autours de la gare, le quartier Bonnefoy, le quartier Matabiau, jusqu’au Allées Lafayette (Allées Jean Jaurès)11, deviennent des quartiers populaires, majoritairement habités par des cheminots et par la classe ouvrière toulousaine. Les rues menant de la gare jusqu’au centre ville, en particulier la rue Bayard et les allées Lafayette, sont comme dans les autres grandes villes marquées par la prostitution12. Il n’est alors pas étonnant que la scène (largement romantisée) décrite par J. Cazaux se déroule dans ce quartier de la ville. Bien que Toulouse ne fasse pas partie des villes les plus marquées par la prostitution, ces activités n’en restent pas moins nécessaires à la survie de nombre de femmes de la ville. Dans son étude de la prostitution au XIXe siècle, Alain Corbin rapporte que la prostitution concerne à peu près 22 femmes sur 10.000 en Haute-Garonne en 1872. La dérogation aux lois du réglementarisme qui s’accentue dans les années 1900, durant lesquelles se forme la Brigade des mœurs, est durement réprimée par la police toulousaine, comme l’a laissé voir ce témoignage. Ainsi, la persécution et la répression policière font-elles parties du quotidien de nombreuses femmes toulousaines.

Première partie : Organisation du mouvement ouvrier à Toulouse et création de la Bourse du travail.
Troisième partie : Le travail gratuit des femmes et leur non-représentation dans les milieux ouvriers

Bibliographie :

1. Bureau de la B.d.T., « Rapport sur l’exercice 1906 », l’Émancipation, n°1, 01/01/1907.

2. Bureau de la B.d.T, « Rapport sur l’exercice 1906 », l’Émancipation, n°1, 01/01/1907.

3. P. Bouisson, « La grève et les coopératives », l’Émancipation, n°10, 01/10/1907.

4. Marty-Rollan Eugène, « La Propagande », l’Émancipation, n°6, 01/06/1907.

5. Marty-Rollan Eugène, « La Propagande à Toulouse », l’Émancipation, n°10, 01/10/1907.

1. Groupe d’Action Syndicale, « Meetings populaires », l’Action Syndicale, n°7, 15/06/1905.

2. Voir Malato Charles et Ferrer Francisco dans Les Anarchistes, Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone, Le Maitron, 2006.

3. Anonyme, « Il n’y a plus de Pyrénées », L’Émancipation, n°6, 01/06/1907.

4. Zancarini-Fournel Michelle, Les luttes et les rêves, une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Paris, Éditions Zones, 2016, p. 492.

5. Maurice Berteaux fut Ministre de la Guerre du 15 novembre 1904 au 12 novembre 1905.

6. Anonyme, « Brutalités policières », l’Action Syndicale, n°10, 15/09/1905.

7. Jean Jaurès, Le Peuple : organe quotidien du syndicalisme, 18/10/1895, dans Boscus Alain, Trempé Rolande, Jaurès et les syndicats du Tarn, Institut tarnais d’histoire sociale CGT du Tarn, V.O. Éditions, 1994, p. 105.

8. Les lois scélérates, ou loi sur l’anarchisme, désigne des lois adoptées en 1893 et 1894 à la suite d’une série d’attentats anarchistes. Le juriste Raphaël Kempf les analyse comme des lois permettant « d’arrêter des personnes non plus pour des actes commis, mais sur la base de simples soupçons ou d’une dangerosité présumée », Rivat Mathieu, Willems Thibaut, « Entretien avec Raphaël Kempf », Jef Klak, 19/09/2019 [en ligne].

9. J.-L. Lion, «  À propos de la violence », l’Action Syndicale, n°8, 15/07/1905.

10. Ibid.

11. Les allées Jean Jaurès aujourd’hui.

12. Sauget Stéphanie, « Pour une histoire des usages détournés des gares parisiennes ou l’envers des grandes gares voyageurs », Revue d’histoire des chemins de fer, n°38, 2008, p. 19-26.

Photo d’en-tête : Grève des travailleurs des Mines d’Albi à Cagnac, 1908, Archives départementales de la Haute-Garonne

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