Une histoire populaire de Toulouse (3/3)

Syndicalisme, anarchisme et féminisme à la fin du XIXe siècle dans la ville rose

Troisième partie : Le travail gratuit des femmes et leur non-représentation dans les milieux ouvriers

Première partie : Organisation du mouvement ouvrier à Toulouse et création de la Bourse du travail

Deuxième partie : Militer à Toulouse en 1900 : actions, services, représentation et répression

Il n’existe pas, dans les archives de la Bourse du travail de Toulouse, de registres recensant le nombre et le genre des personnes syndiquées au sein de l’Union des Syndicats. On ne peut donc pas affirmer ou d’infirmer réellement que les femmes étaient moins syndiquées que les hommes à l’époque où le syndicalisme se généralisait. Pourtant, on peut au regard des autres archives disponibles affirmer que les femmes occupaient des rôles et des places différentes que celles des ouvriers masculins, et qu’elles n’étaient pas représentées de la même manière que leur confrères par les syndicats professionnels.

En 1890, sur la liste des dix membres élus à la tête de l’administration de la Bourse du travail, il ne figure aucune femme. Et il en est de même lors de chaque nouvelles élections concernant l’administration de la Bourse les années suivantes. Pourtant, officiellement, le statut de travailleuse suffit à adhérer à ou créer un syndicat ouvrier, représenté au sein de l’Union des Syndicats, et l’adhésion à un des 60 syndicats de la Bourse du travail1 suffit pour pouvoir se présenter aux élections de son administration. En plus, les syndicats mixtes ou entièrement féminins ne manquent pas à l’US (par exemple le syndicat des Dames Auxiliaires des Écoles Maternelles, le syndicats des Infirmiers et Infirmières, le syndicat des Ouvrières de l’équipement militaire, le syndicat mixte de la Manufacture des Tabacs…2). Mais les élections à la Bourse du travail représentent un enjeu de pouvoir important parmi les différents groupes politiques de l’organisation, et qui dit pouvoir dit aussi domination masculine. Le groupe d’Action Syndicale dénonçait à ce titre en 1905 les manipulations politiques de certains membres de la Bourse du travail souhaitant que leur groupe reste à la tête du Secrétariat général de la B.d.T., en particulier envers les syndicats féminins : « naguère c’était un syndicat de tricoteuses, représenté à l’Union des syndicats par un typographe ; maintenant c’est un syndicat d’ouvrières en parapluie qui est également représenté par un typographe. Nous avions déjà dans cette phénoménale Bourse du Travail un syndicat de musiciens artistes qui avait confié à un typographe (encore!) le soin de préparer leurs revendications»3. Ainsi, même les syndicats entièrement composées de femmes n’étaient pas nécessairement représentés par une ou des femmes.

Ainsi les femmes sont renvoyées à un rôle secondaires, qui les exclue des préoccupations générales de la classe ouvrière. On leur laisse cependant le soin de soutenir leurs compagnons masculins, en les laissant représenter leur intérêt (de classe) au sein des conseils syndicaux et en les épaulant au quotidien. Cette vision des ouvrières transparaît dans le discours du maire radical-socialiste de Toulouse, Camille Ournac, lors de l’inauguration de la Bourse (1892) :

« M. Ournac a remercié le citoyen Pradelle de son toast chaleureux et a bu aux citoyennes, aux femmes travailleuses, à l’amélioration du sort desquelles il faut songer aussi. « Quand chacun de nous rentre au foyer, a-t-il dit, après le labeur quotidien – il en est des plus pénibles – la femme dont le travail assure le bien-être relatif à notre existence s’efforce par son dévouement et son affectueuse tendresse d’irradier de toute la joie possible ce foyer dont elle est la gardienne. Elle travaille doublement, car, indépendamment du labeur quotidien, elle accomplit cette tâche morale suprême, l’éducation des enfants. C’est donc à elle, à la femme, notre mère ou notre femme, que je lève mon verre. Je bois aux travailleurs et en particulier aux femmes qui travaillent. »4

Le maire Ournac, que les syndicats de la Bourse du travail considère comme ami, renvoi la femme à une journée de double contrainte : celle d’abord, du travail salarial quotidien, et celle ensuite, du travail gratuit des femmes, à la maison et auprès des syndiqués. Dans ce discours, les femmes, renvoyées « au foyer dont [elles sont les] gardienne[s] » (entendons bien, dont elles s’occupent chaque jour), se doivent dévouer à leurs compagnons syndiqués, fils ou maris. Il n’est pas attendu qu’elles s’engagent dans la lutte des travailleurs (d’ailleurs, le statut de travailleuses ne leur est pas accordé, Ournac parle seulement « des femmes qui travaillent »), mais qu’elles soutiennent, émotionnellement et dans le cadre de la famille, ceux qui luttent pour leur libération.

Si les femmes ouvrières sont peu représentées dans les syndicats ouvriers de Toulouse et leurs institutions, elles n’en restent pas moins présentes dans la vie politique de la ville et de la région. À l’occasion du 1er Mai 1890, alors que l’Union des Syndicats de Toulouse fête la création de la première Bourse du travail de la ville, des ouvrières appellent les femmes à « manifester bien que les ouvriers n’aient pas convoqué les ouvrières à leur manifestation »5. Leur communiqué contient une liste de revendications propres aux ouvrières : la réduction du temps de travail à 6 heures par jour, le partage intégrale du travail domestique et le droit de participer aux élections6. Cet appel témoigne de l’existence d’un milieu féministe ouvrier à Toulouse, qui se développe en parallèle des activités syndicales de la Bourse du travail. En 1907, l’Émancipation fait part, dans le compte rendu de la session du 31 juillet de l’Union des Syndicats, d’une circulaire envoyé à l’US par le comité d’action féministe syndicaliste. Il est proposé, à la suite de la lecture de ce communiqué, d’organiser une réunion générale de tous les syndicats ayant des femmes syndiquées en son sein. L’existence de ce comité féministe illustre l’intégration graduelle de la pensée féministe dans les milieux ouvriers.

Première partie : Organisation du mouvement ouvrier à Toulouse et création de la Bourse du travail

Deuxième partie : Militer à Toulouse en 1900 : actions, services, représentation et répression

1. Le nombre de syndicats associés à la Bourse du travail de Toulouse varie selon les années : ils sont 41 en 1890, 60 en 1891, et 76 en 1907.

2. Bureau de la B.d.T, « Rapport sur l’exercice 1906 », l’Émancipation, n°1, 01/01/1907.

3. Groupe d’Action Syndicale, « Les dessous d’une élection », l’Action Syndicale, n° 12, 15/11/1905.

4. Ournac Camille dans « L’inauguration de la nouvelle Bourse du travail », La Dépêche, 18/07/1892.

5. Cité dans Baghi Pierre, L’histoire du mouvement ouvrier en Haute-Garonne, Paris, VO Éditions, Institut CGT d’Histoire Sociale, 1995, p. 92.

6. Ibid.

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